SARRAUTE (N.)


SARRAUTE (N.)
SARRAUTE (N.)

Si l’on peut faire remonter au recueil de L’Ère du soupçon , paru en 1956, le rayonnement de l’œuvre de Nathalie Sarraute, l’une des plus neuves et des plus marquantes de notre époque, c’est parce que s’y trouve alors abordée pour la première fois l’idée d’une crise du roman, idée partagée par un certain nombre d’écrivains dont l’œuvre serait rangée sous l’étiquette du Nouveau Roman. Il ne s’agissait pourtant pas là d’un manifeste ni d’un programme dont les livres à venir ne seraient que l’application. L’origine de cette œuvre n’a rien de théorique; il faut la chercher dans ces premiers textes, écrits entre 1932 et 1937, ces Tropismes qui constituent « la substance vivante » d’un patient travail d’exploration. À quel point ces « actions intérieures », ces « mouvements indéfinissables » sont enracinés dans l’expérience de l’individu, le texte d’Enfance (1983) le révèle mieux que jamais: dans ce livre, en effet, l’entreprise de l’écriture remonte vers ce dont elle est issue, vers ces moments d’intensité qui subsistent dans les souvenirs d’enfance, vers ces impressions confuses et fondamentales que l’œuvre n’a cessé de désigner comme « la source secrète de notre existence ».

« Je ne suis rien d’autre que ce que j’ai écrit »

Russe par sa famille, française par son éducation, Nathalie Sarraute (Nathalie Tcherniak) est née à Ivanovo (Russie), le 18 juillet 1900. Son père, docteur ès sciences, y avait installé une usine de produits chimiques, sa mère était écrivain. Après le divorce de ses parents, en 1902, elle vit d’abord à Paris avec sa mère et fait des séjours en Russie jusqu’en 1909; à partir de cette date elle reste à Paris, cette fois avec son père, remarié à son tour. La France sera bien davantage qu’un pays d’adoption. Comme Enfance l’évoque, c’est l’expérience de la scolarité, d’abord à l’école communale puis au lycée Fénelon, qui permet à l’enfant d’échapper à l’univers instable des sentiments non formulés, de se constituer par la maîtrise de la langue un monde propre et un refuge, d’y découvrir son pouvoir et son identité. Après une double licence, d’anglais et de droit, un séjour à Oxford en 1920-1921 pour y préparer un B.A., Nathalie s’inscrit comme stagiaire au Barreau et, en 1925, elle épouse un avocat, Raymond Sarraute. Mais l’activité professionnelle cédera bientôt la place à la lente élaboration d’une série de vingt-quatre textes brefs, Tropismes , point de départ et cœur de l’œuvre.

« Des mouvements qui émergeaient de la brume »

Les cinq années nécessaires à la rédaction de Tropismes semblent témoigner de la difficulté de l’entreprise. Il s’agissait de transcrire les impressions produites par des mouvements intérieurs, infimes et fugitifs, des affleurements incessants d’impulsions, de réactions, qui forment, aux limites mêmes de la conscience, la trame invisible de l’existence. Ces mouvements élémentaires, qui ne portent aucun nom et que Nathalie Sarraute baptisera d’un terme emprunté à la biologie, sont à l’origine de nos faits et gestes, de nos sentiments et de nos paroles. Antérieurs donc à tout langage, ils se développent dans ces régions « marécageuses et obscures » où l’écriture tentera de les rejoindre pour en exprimer la nature trouble et familière.

Le travail romanesque sera donc neuf en plusieurs sens. D’abord par l’objet poursuivi, ces « tropismes » qui ne se découvrent qu’au-delà des apparences et qui contraignent l’écrivain à déployer la vigilance d’un guetteur. Le but n’est pourtant pas d’approfondir grâce à eux l’analyse de certains caractères, de ces figures traditionnelles du roman que sont le jaloux, l’ambitieux ou l’amoureux. Ce malentendu ne peut qu’être le fait d’une lecture superficielle. Dans Portrait d’un inconnu (1948), sous le regard d’un narrateur obsédé par le couple formé par un vieil homme et sa fille, semblent se constituer des types familiers, l’avare égoïste, la fille sacrifiée. « Est-ce de la psychologie? » À cette question posée par Sartre dans la Préface qu’il écrivit en 1947 pour cet « anti-roman » peut répondre le premier article de L’Ère du soupçon , « De Dostoïevski à Kafka », paru en 1947 dans Les Temps modernes : l’écrivain doit-il vraiment choisir entre un « roman psychologique », issu du maître russe, et un courant plus « moderne », celui du « roman métaphysique »? Dans celui-ci apparaîtrait l’homme absurde du XXe siècle, l’individu absent à lui-même et si réduit à ses seules apparences qu’il ne peut qu’être l’objet d’une description extérieure. S’il n’y a rien derrière cette surface, le roman doit renoncer à l’investigation psychologique comme à un instrument démodé.

Pourtant, l’alternative n’est pas fondée et l’écrivain l’abandonne dès lors que se pose de façon radicale la question de savoir ce qu’il poursuit par le langage de la fiction. Pour Nathalie Sarraute, d’un romancier à l’autre le but est toujours le même: c’est la mise au jour d’« états inexplorés », d’« états baladeurs », communs à tous les hommes, si instables et si universels que le « personnage », qui n’en est au fond que le simple support, peut disparaître. Il faut donc renoncer au débat sur la nature psychologique du roman, ou modifier le sens de l’expression. Ce n’est pas sur le caractère d’un personnage que porte l’investigation soupçonneuse et passionnée d’un observateur, narrateur ou romancier, mais sur ces remous, ces fluctuations, ces tourbillons anonymes qui se dissimulent derrière la familiarité rassurante d’un « type ». Le caractère n’est pas cerné par le récit à force de pénétration, au contraire, il est dissous, désintégré, et le récit montre, derrière le bloc figé des apparences, l’informe, le non-nommé, le grouillement vivant, la matière secrète et vagabonde de toute existence.

« Plonger le lecteur dans le flot de ces drames souterrains »

Une autre nouveauté de ce travail est alors évidente. Si le principe de personnages aux caractères bien définis est remis en question, l’action dramatique, liée par tradition aux caractères des héros, ne peut que s’en trouver profondément modifiée. Elle se déplace de cette surface où semblent se dérouler les événements d’une fiction, vers ces palpitations souterraines dont les péripéties incessantes se découvrent plus riches et plus réelles. Ce sont les variations des « tropismes », le nuage de leurs modifications, qui vont former la substance du récit. L’action traditionnelle éclate, disparaît. Une quantité de drames infimes la remplacent, dont le déroulement dans la conscience de quelques individus donnera au livre l’aspect oscillant, infini et pourtant ordonné de ce ciel qu’observent les astronomes.

Martereau (1953) et Le Planétarium (1959) témoigneront, comme Portrait d’un inconnu , d’une sorte de jeu entre deux niveaux de l’action et de la lecture. Celui des personnages, maintenus à titre de simples apparences, et celui de leurs soubassements. Dans Martereau , le neveu-narrateur, l’oncle, la tante, Martereau lui-même, peuvent être saisis tantôt de l’extérieur, figures banales et stéréotypées, tantôt dans l’agitation des « tropismes » qui se déroule à l’arrière-plan de leurs actes et de leurs paroles, ce qui annule toute possibilité d’un jugement à leur égard. Ce qu’ils « sont » échappe, et le plus réel, cette « part d’innommé » que recherchait l’écrivain pour « l’investir dans du langage », se révèle justement le plus ambigu. Chaque récit en recommence l’exploration sans jamais la terminer. Martereau peut ainsi proposer quatre actions dramatiques concurrentes qui pourraient se dérouler derrière l’échange de phrases identiques au cours d’un même dialogue. De même, dans Le Planétarium , les fragments apparents d’une intrigue en sont plutôt la parodie: déposséder la tante Berthe de son appartement, décider de l’achat d’un fauteuil, approcher Germaine Lemaire, l’écrivain célèbre, et s’infiltrer dans sa coterie ne sont que les occasions, les prétextes d’une mise à jour vertigineuse: celle du flux et du reflux des courants contradictoires qui nous habitent.

« Ces instants privilégiés où tout se détraque »

Tout se déconstruit, les personnages et l’action se désintègrent, à chaque moment de l’observation l’objet se dérobe ou se retourne. Le récit n’« avance » pas; de tous côtés s’ouvrent des abîmes où le lecteur s’enfonce sans en voir jamais la fin. Ce qui captive ce lecteur de Nathalie Sarraute, ce n’est donc plus la paroi lisse d’un caractère déterminé ni le mouvement familier d’un récit classique; ce sont plutôt, on peut le « soupçonner », ces failles, ces points de rupture où l’apparence se déchire tandis que s’écroulent les certitudes. Mais c’est au prix d’une vigilance constante, d’une sorte d’état de guet ou d’alerte, que l’écrivain parvient à communiquer au lecteur par l’invention de formes nouvelles.

Avec Les Fruits d’or , qui obtient en 1964 le prix international de Littérature, l’œuvre de Nathalie Sarraute semble en effet prendre un tournant. Dans ce texte où s’ébauchent et se défont des jugements critiques portés sur un livre, ce qui des apparences avait été jusqu’alors conservé disparaît. Plus de personnages, mais de simples pronoms, il, elle, eux, dans leurs tâtonnements intérieurs, leurs élans, leurs reculs. Mouvements presque tactiles auxquels se plient des phrases qui en imitent la démarche. Dans les premiers textes de Tropismes , l’écriture cherchait déjà les images capables d’éveiller chez le lecteur les mêmes impressions, de lui faire percevoir ces irradiations sensibles dont est porteur le moindre mot; déjà l’ordre temporel était perturbé, ralenti à l’extrême, n’était plus « celui de la vie réelle, mais celui d’un présent démesurément agrandi ». Avec Les Fruits d’or , d’autres conventions disparaissent, comme celle d’un découpage du livre en chapitres. Les paragraphes se séparent les uns des autres, espacés par des intervalles, des blancs, qui marquent l’hésitation, la relance de la quête, l’ébranlement ou le retournement d’un point de vue. Et dans les phrases « hachées, suspendues, cabrées » semble se lire la difficulté d’approcher ces points fragiles de la surface, le danger d’y accéder par l’écriture, par le langage.

Car ce que l’œuvre circonscrit peu à peu, par une exploration de plus en plus fine de son territoire, c’est le rôle que joue la parole dans notre existence. Support de la communication, mais aussi instrument universel du jugement stéréotypé, de la manie de classer, du bavardage, du lieu commun, le langage va montrer tout à la fois qu’il est le grand responsable des apparences et le moyen de les dépasser.

« Quelque chose d’anodin, de familier au possible »

Fragments de phrases, rires, intonations, clichés, rumeurs, exclamations, silences: ce sont eux qui vont bientôt constituer l’univers du roman et celui du théâtre. Entre la vie et la mort (1968) essaie d’explorer le travail même d’un écrivain, cette relation difficile qu’il entretient avec les mots et avec la société; Vous les entendez? (1972), les perturbations profondes provoquées par un certain rire; Disent les imbéciles (1976), l’influence de la construction factice de personnages sur la liberté de pensée. Partout le langage s’interroge sur son propre pouvoir, sur cette parole qui est « l’arme quotidienne, insidieuse et efficace, d’innombrables petits crimes ».

Dans l’œuvre écrite pour la scène, la recherche est identique. Nathalie Sarraute vient au théâtre en 1965, à la suite d’une commande de la radio allemande de Stuttgart. Ce seront Le Silence puis Le Mensonge , créés deux ans plus tard au théâtre de France dans une mise en scène de J.-L. Barrault. Les autres textes qui suivront manifestent souvent, par leur titre même (Isma , C’est beau , Pour un oui ou pour un non ) que le rôle principal est joué par un mot, par quelques mots, par une façon de les prononcer. Par ses tics, ses accents, ses réticences ou ses banalités, la parole est porteuse de drames qui se déclenchent à la première occasion. Il suffit d’un silence, d’un changement d’intonation pour qu’affleure cette « sous-conversation » qui se dissimule sous le bavardage. Par là se manifeste la force d’une écriture théâtrale qui tire d’elle-même, c’est-à-dire du dialogue et de ses ratés, les moments d’une action dramatique.

Si menaçant, trouble, explosif que soit ce pouvoir du langage, il semble pourtant, et l’œuvre en témoigne, qu’il soit aussi le moyen de combattre ses propres méfaits. Les mots, dont l’assemblage patient et nouveau tâchait de traduire cette « part d’innommé » que poursuit l’écrivain, sont aussi capables de combattre leur propre usure, leur lourdeur, leur tendance à pétrifier ce qui est vivant. L’Usage de la parole (1980) prend pour objet ces réactions imperceptibles produites en nous par les expressions les plus courantes: « À très bientôt », « Et pourquoi pas? », « Je ne comprends pas ». C’est cet usage général, irresponsable et meurtrier de la parole que l’œuvre n’a cessé de dénoncer, soulevant « la plaque de ciment » des conventions et des clichés, tâchant de cerner l’innommé, de déjouer les pièges de ce langage qui nous constitue.

Dans la déconstruction des formes traditionnelles du roman, Nathalie Sarraute rejoignait les préoccupations du groupe du Nouveau Roman. De toutes parts, cependant, son travail affirme sa singularité. Ce que semble chercher l’écriture, à travers les fragments d’un univers que les conventions ont cessé de souder, c’est l’épreuve de son propre pouvoir, la possibilité d’un usage vigilant, peut-être d’une innocence de la parole. Mais c’est aussi, depuis l’origine, la mise au jour de ces espaces intérieurs vers lesquels l’œuvre, patiemment, solitairement, ne cesse, livre après livre, de s’avancer à tâtons.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Sarraute — (Nathalia Tcherniak, ép. Sarraute, dite Nathalie) (née en 1900) écrivain français, précurseur du nouveau roman: Tropismes (1939), Martereau (1953), l ère du soupçon (1956), le Planétarium (1959), Enfance (1983), Ici (1995) …   Encyclopédie Universelle

  • Sarraute —   [sa roːt], Nathalie, geborene Tschẹrniak, französische Schriftstellerin russischer Herkunft, * Iwanowo 18. 7. 1902, ✝Paris 19. 10. 1999 ; kam 1908 nach Paris und war nach einem Jurastudium ebenda und in Oxford zunächst als Anwältin tätig.… …   Universal-Lexikon

  • Sarraute — Sarraute, Nathalie …   Enciclopedia Universal

  • Sarraute — Nom du Sud Ouest. Il s agit sans doute d un toponyme désignant une serre haute (serre = plateau escarpé, ligne de crêtes) …   Noms de famille

  • Sarraute — (izg. sarȍt), Nathalie (1900 1999) DEFINICIJA francuska spisateljica ruskog porijekla, istaknuta predstavnica tzv. novog romana (Portret nepoznatog, Čujete li ih) …   Hrvatski jezični portal

  • Sarraute — Nathalie Sarraute (* 18. Juli 1900 in Iwanowo, Russland; † 19. Oktober 1999 in Paris) war eine französische Schriftstellerin mit russischen Wurzeln. Inhaltsverzeichnis 1 Kindheit und jüngere Jahre 2 Die Anfänge als Autorin …   Deutsch Wikipedia

  • Sarraute — Nathalie Sarraute Nathalie Sarraute, née Natalyia (Natacha) Tcherniak à Ivanovo, en Russie, le 18 juillet 1900, et décédée à Paris le 19 octobre 1999, est une écrivaine française d origine russe. Elle est la mère de Claude… …   Wikipédia en Français

  • Sarraute — /sann rddoht /, n. Nathalie /nann tann lee /, born 1902, French novelist. * * * …   Universalium

  • Sarraute — Sar•raute [[t]səˈroʊt[/t]] n. big Nathalie, 1902–99, French novelist …   From formal English to slang

  • Sarraute — /saˈroʊt/ (say sah roht) noun Nathalie /nataˈli/ (say nahtah lee), 1900–99, Russian born French writer and dramatist …   Australian English dictionary


We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.